Prix du patrimoine culturel immatériel 2016

Prix du patrimoine culturel immatériel 2016 Photographe, Amélie Blanc - Illustrations, Francesca Aiello

Philippe Dufour

Horloger

Le prix du patrimoine culturel immatériel 2016, d'un montant de 20'000 francs, est un coup de projecteur sur une personnalité du canton dont l'action a fortement contribué à la perpétuation, à l'évolution et à la transmission d'un élément culturel du patrimoine immatériel vaudois.

Informations supplémentaires

Laudatio

Philippe Dufour est l’incarnation de la tradition horlogère de la Vallée : l’horloger indépendant qui, face à la fenêtre de son atelier, fabrique intégralement des montres d’un incroyable niveau de précision et de finition. Un Trésor national vivant diraient les Japonais. Les internautes, eux, disent le Maître, le Yoda, l’Horloger absolu… Dans l’ancienne école du village, derrière la plaque marquée « Philippe Dufour, horlogerie compliquée », son atelier sent l’huile mécanique et la pipe. Une grande salle remplie de travaux en cours, de pièces anciennes, de prix sur les murs, de photos souvenirs. C’est là que l’artisan-artiste crée ses montres comme on fait des tableaux, jusqu’à décorer l’intérieur « pour celui qui un jour réparera la montre ». L’exigence et la passion du bien fait.

Biographie

En 1967, après ses études à l'Ecole d'horlogerie de la Vallée de Joux, Philippe Dufour entre chez Jaeger-LeCoultre avant de rejoindre General Watch & Co qui l'envoie dans un centre d'assemblage aux Caraïbes. En 1974, il revient en Suisse et commence à travailler chez Gérald Genta avant de rejoindre Audemars Piguet. En 1978, Philippe Dufour rachète un atelier entièrement outillé pour se consacrer à la restauration de montres anciennes, activité par laquelle il approfondit ses connaissances et ses compétences. Les montres anciennes réalisées à l’époque avec des moyens limités le fascinent par leur équilibre, leur fiabilité et l’absence d’usure de leurs pièces. L’inverse de l’obsolescence programmée. Cette idée devient maîtresse de toute vie : des montres qui durent, qui se démontent et se remontent et qu’un horloger pourra toujours fabriquer en suivant les plans. En 1989, il crée sa marque. En 1992, sa montre Grande sonnerie fait sensation à la Foire de Bâle. Sa renommée devient alors mondiale chez les amateurs de haute horlogerie. En 1996, sa deuxième montre, la Duality, une montre est mue par deux cœurs. En 2000, il lance sa Simplicity, une montre simple comme son nom l’indique mais dont le degré de finition est tel qu’il aura fallu 12 ans pour en fabriquer 200. Sur ce nombre, 150 sont au Japon où Philippe Dufour est une célébrité. A tel point que les manuels scolaires qui, sous forme de manga, expliquent aux petits les divers types de montre mettent en scène l’horloger combier. Toujours soucieux de préserver le savoir-faire horloger, il lance avec Robert Greubel et Stephen Forsey, le projet Le garde-temps - Naissance d’une montre. Philippe Dufour est membre de diverses académies et jurys prestigieux. Pour les amateurs de la haute horlogerie, Philippe Dufour incarne l'excellence de l'artisan horloger de la vallée de Joux, terre historique de la mesure du temps et de ses complications. Il brille par sa maîtrise technique autant que par le niveau de finition incomparable de ses mouvements.

Oeuvre

1992 La grande et petite sonnerie répétition minute

Dans le secret de son atelier, Philippe Dufour réalise la première montre-bracelet qui sonne tous les quarts d’heure sur deux tons en répétant à chaque fois les heures, et cela durant 24 heures. Elle sonne aussi à la demande, avec les minutes en prime. On peut même soulever la lunette pour découvrir les verrous munis d'indications gravées et émaillées à la main. Comble du raffinement, la boucle de bracelet exclusive a été façonnée, pièce par pièce, par l'horloger lui-même. Chacune de ces montres impliquent 2'000 heures de travail. Tout ce qui compte dans l’horlogerie va défiler devant la modeste vitrine de Philippe Dufour lors de la Foire de Bâle de 1992. Ce véritable tour de force représente le sommet des complications horlogères. Aujourd’hui encore, les horlogers pouvant réaliser cette prouesse forment un club très fermé dont la finance d’entrée se paie d’années d’efforts, de talent et d’obstination. La Grande Sonnerie a été réalisée à six exemplaires.

1996 La Duality

A nouveau, une première dans une montre de poignet ! En 1996, Philippe Dufour présente Duality sa nouvelle montre mue par deux cœurs. « Peut-être pour aimer deux fois plus », dit-il l’œil en coin. Une montre bracelet pourvue de deux organes réglant combinés par un différentiel, ce qui se faisait déjà en montre de poche mais qui n’existait pas en montre-bracelet. Grâce au différentiel, les erreurs de marche sont réduites de moitié. Ainsi, la montre est plus précise que si elle avait un tourbillon. Le double régulateur compense les écarts de marche de la montre dus aux effets perturbateurs de la pesanteur sur les organes régulateurs. Le double régulateur de Philippe Dufour a l’avantage de conserver toute son efficacité lorsqu'il est réduit aux dimensions d'une montre-bracelet. Le concept repose sur un complexe système différentiel, monté avec les deux échappements, sur la roue des secondes. Les deux balanciers fonctionnent indépendamment l'un de l'autre. Le système de différentiel compense les écarts entre eux, et réduit ainsi de moitié l'erreur potentielle de marche. Le seul système différentiel, sans ses organes régulateurs, contient 21 composants, soit deux fois plus que le tourbillon. Et pourtant le dispositif entier, qui ne mesure que 30 mm de diamètre, et 4 mm de hauteur, s'intègre sans problème dans un boîtier de 34 mm. La Duality a été réalisée en une dizaine d’exemplaires.

2000 La Simplicity

Comme un paradoxe pour le maître de la complication, la Simplicity est une montre mécanique à remontage manuel, simplement dotée d'une petite seconde à six heures. Le mouvement allie beauté, fiabilité et solidité. La forme exclusive de ses ponts et quelques détails constituent la signature du maître horloger. Philippe Dufour s’est inspiré des montres bracelets sans fioritures produites durant l’âge d’or de l’horlogerie industrielle suisse, des années 30 aux années 60. La marque et le numéro sont gravés sur des plaquettes en or ajustées et vissées sur le mouvement. Celui-ci est décoré de côtes de Genève. Sa conception et ses dimensions lui assurent la plus grande longévité. Pour plusieurs générations, la Simplicity transmettra concrètement et visiblement l'idée de la haute tradition horlogère que se fait Philippe Dufour. Désignée Montre de l’année en 2000 par World Wrist Watch, la Simplicity a été réalisée en 200 exemplaires sur douze ans.

2009 Le Garde-temps - Naissance d’une montre

« C’est un projet suffisamment fou pour que seuls de vrais passionnés puissent en être les instigateurs. C’est le cas des horlogers Robert Greubel et Stephen Forsey (fondateurs de CompliTime en 2001 et de la marque Greubel Forsey en 2004) et de l’horloger indépendant Philippe Dufour (une sommité dans le milieu) qui ont imaginé et investi temps et argent dans le projet « Le Garde-Temps - Naissance d’une montre ».

L’objectif ?

Transmettre à un candidat tous les savoir-faire et gestes ancestraux nécessaires à produire une montre à complications en ne recourant qu’à des savoir-faire et des outils traditionnels. La seule entorse à cette volonté sera la réalisation des plans techniques par ordinateur, histoire de pouvoir conserver le fruit de ces précieux développements. Reste que l’idée fondamentale est celle-là : parvenir à produire un garde-temps de ses seules mains… ou presque. Si d’aucuns imaginent que tel est le travail quotidien de tous les horlogers, ils se trompent lourdement puisque, de nos jours, si les décorations, terminaisons et autres réglages sont encore effectués à la main dans les véritables manufactures, l’ensemble des composants de la montre sont réalisés via des machines à commandes numériques. Et pour tout dire, seuls de très rares horlogers sont aujourd’hui capables de réaliser de leurs propres mains une montre de A à Z. Et ces savoirs, naturellement, se perdent. « Avec l’automatisation des processus de fabrication, un grand nombre de savoir-faire manuels et de techniques ancestrales disparaissent peu à peu, s’alarme Stephen Forsey. En d’autres termes, la culture horlogère s’érode de jour en jour. »

Six ans pour une montre

Oui, mais voilà, cette problématique semble n’intéresser personne. Pas même lorsque les trois compères créent, en 2006 déjà, avec les horlogers Kari Voutilainen et Vianney Halter, la Fondation Time Aeon qui devait participer à la formation des futurs horlogers désirant devenir indépendants. Or si les moyens manquent, Robert Greubel, Stephen Forsey et Philippe Dufour décident de franchir un pas supplémentaire l’année suivante en réfléchissant « à une opération d’envergure qui matérialiserait concrètement, et de manière forte, leur engagement envers la culture horlogère ». C’est ainsi qu’est né le projet Le Garde-temps - Naissance d’une montre qui trouve un premier épilogue aujourd’hui avec la finalisation de la première montre née de cet engagement. Outre Philippe Dufour, qui a accepté de transmettre son savoir et d’y consacrer le temps nécessaire, et Greubel Forsey, qui a financé l’ensemble de l’opération – il est question de plusieurs millions de francs  – de nombreux collaborateurs de l’entreprise ont contribué par leur apport à cette aventure. Une aventure qui a concrètement débuté en 2009 avec le choix du candidat prêt à tout quitter pour se lancer dans l’aventure et apte à recevoir cet enseignement et ces savoirs, les documenter étape par étape pour ensuite les enseigner à d’autres. Au vu de la tâche, on n’a pas fait appel à un néophyte. Michel Boulanger, l’heureux élu, est un horloger français, alors professeur d’horlogerie à Paris. Le travail qui l’attend est considérable. Au-delà d’imaginer et de créer une montre trois aiguilles dotée d’un tourbillon, Michel Boulanger – aidé des trois instigateurs du projet – doit réaliser de nombreux outils nécessaires à la production de la montre. Il doit au surplus documenter chaque étape de la réalisation afin que cette masse d’informations puisse ensuite servir de base aux futurs horlogers intéressés à se lancer dans pareille aventure. « Si le projet a peu intéressé au départ, il y eut soudain un déclic lorsque la montre a commencé à prendre forme », analyse Stephen Forsey. Et en particulier lorsque le mouvement de la montre a été dévoilé pour la première fois au SIHH 2012. Mais avant cela, que de difficultés dans cette quête d’horlogerie d’exception. « L’apprentissage s’est révélé plus difficile que prévu, reconnaît Michel Boulanger. De fait, comprendre et maîtriser un geste pour qu’il confine à l’automatisme nécessite un temps incompressible et les acquisitions se font par palier successif. La haute horlogerie est une discipline qui enseigne l’humilité. » Une fois la première montre finalisée, dix autres exemplaires seront produits et vendus. La recette sera versée à la Fondation Time Aeon pour promouvoir la relève. Et Michel Boulanger dispensera son nouveau savoir à la génération montante. Pour les initiateurs de ce projet, la première phase désormais sous toit, un pas essentiel a été franchi, se félicite Stephen Forsey : « C’est tellement important, car il en va de notre avenir et de l’avenir de l’horlogerie mécanique que de comprendre, maîtriser et sauvegarder ces savoirs. »

Extrait de Transmettre les savoir-faire horlogers, article de Michel Jeannot, paru le 6 décembre 2015 sur bilan.ch

http://www.bilan.ch/luxe-plus-de-redaction/passage-a-lacte-transmission-savoir-faire-horlogers#

Cet exemplaire du Garde-temps s’est vendu chez Christie’s en mai 2015, comme montre-école, c’est-à-dire sans les finitions, pour 1,5 million de dollars.

http://www.legardetemps-nm.org/

Distinctions

2015

Artisan d'art 2015, JEMA Vaud

2014

Hommage au talent, Fondation de la haute horlogerie

2013

Prix spécial du jury, Fondation du Grand prix d’horlogerie de Genève

2000

Simplicity, montre de l’année, World Wrist Watch

1998

Prix Gaïa, Musée international d’horlogerie

1996

Prix spécial du jury pour le double régulateur, jury professionnel des magazines Montres Passion et Uhren Welt

Media

Portrait vidéo réalisé par Pierre-Yves Borgeaud, Momentum Production
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