Prix du rayonnement 2004

Prix du rayonnement 2004 Photographie Véronique Botteron

Claude Nobs

Organisateur de spectacle, fondateur du Montreux Jazz Festival

Le Prix du rayonnement, d’un montant de 15’000 francs, distingue une personnalité du monde culturel vaudois dont la renommée va au-delà des frontières du canton de Vaud et de la Suisse.

Informations supplémentaires

Laudatio

Sans lui, Montreux ne serait pas une perle rare, le jazz n’aurait pas acquis ses lettres de noblesse européennes, le blues ne ferait pas d’infidélités lémaniques au Mississipi, l’harmonica compterait un adepte de moins, Caux ne serait célèbre que pour sa vue.

Sans lui, le pays de Vaud serait beaucoup moins riche et ses habitants, dont ce n’est pas le naturel, ne verraient pas sur eux souffler l’esprit de la fête des les beaux jours revenus.

Biographie

Claude Nobs : L'aventure du lutin

« Lutin : petit démon taquin et malicieux, enfant espiègle », dit le Larousse. Un genre de sorcier marrant aussi, un heureux faiseur de miracles. Il faut regarder cet homme durant les nuits de juillet. Depuis trente- huit ans, on le devine ici, puis apparaître là, disparaître d'une scène, courir ailleurs encore. Lui, chaque jour de sa vie, passe entouré d'un halo de musiques. Il s'appelle Claude Nobs, et son aventure a fait de Montreux le chaudron magique où se croisent les musiciens du siècle.

L'histoire du lutin commence un jour de février 1936 du côté de Territet, à portée de voix de Montreux. Les étoiles au-dessus du lac ont fait de lui un Verseau ascendant Verseau. Il le précise d'abord en riant, puis tourne son regard vers le ciel : "On dit qu'ils sont rêveurs, qu'ils aiment voir leurs rêves se réaliser". Maman est infirmière, papa boulanger et amoureux de vitesse.

Aujourd'hui à Caux, au-dessus de Montreux, existe un chalet appelé « Le Picotin ». Le bois et la pierre, des volets rouges et blancs, une maison repaire, une grande cabane-château datée du XVIIle, tapie entre mousse et sapins. C'est là qu'il vit. C'est là qu'il faut chercher les traces de sa vie, les passions et les histoires, instants qui font basculer le rêve dans l'existence. C'est un endroit étrange et mystérieux, rempli de chaleur et de rires, de souvenirs qui ne sont jamais la mélancolie, toujours l'empreinte d'une émotion, d'un bonheur ou d'une rencontre encore vivante, vraie, palpable dans l'air. On entre, traversant un corridor en direction du jardin. Le pré ensuite, la vue, qui s'ouvre sur le Léman et la forêt, les montagnes alentours. La forêt, l'enfance du lutin.

On regarde les arbres, fouillis touffu et perfection des nuances de vert, des mines de maquette pour train électrique. La forêt comme liberté, l'apprentissage de l'indépendance, d'une manière de se ressourcer aussi, de méditer entre les talus et les bosquets. Le petit Claude Nobs est alors un gamin qui s'échappe de chez lui pour aller explorer la montagne. Il en gardera un goût profond pour la nature, cette sauvagerie subtile des plantes et des fleurs, puis les herbes comme autant d'arômes. La guerre vient aussi de se terminer et la région regorge de bâtiments vides qui seront les aventures de Nobs et ses camarades. Dans « Le Picotin »,

vieilleries montagnardes, Nobs n'oublie rien, Nobs ne conserve rien : il fait tout exister au présent, en parallèle, l'autrefois et le futur comme condensé dans l'instant présent sur fond de musique. Ah ! oui, la musique, repartons dans la montagne.

C'est dans un petit chalet familial, à Liboson, qu'elle va le bouleverser. À nouveau, l'affaire se passe avec une liberté mâtinée de solitude, dans le galetas du bâtiment. L'époque est aux 78 tours que l'on achète par paquets et son père en a rapporté quelques-uns. Au galetas devenu royaume, il les écoute, juge, les trie, les aime. Il regarde les pochettes, les noms des musiciens et puis commence même une classification avec un système d'étoiles. Des années plus tard, il constatera que le jazz obtenait déjà souvent la mention suprême des trois stars. Et aujourd'hui son « picotin » voit se bousculer de fabuleux et historiques juke-box Wurlitzer, remplis d'introuvables disques d'époque. Mais là, au début des années cinquante, restait au jeune Nobs à trouver son chemin. Comme son père constate le peu d'intérêt qu'il prend aux études, il lui donne vingt- quatre heures pour décider quel métier il veut exercer. Ce sera cuisinier, « parce que c'était moins pire que boulanger », racontera-t-il. Surtout, il s'est vraiment pris de passion pour l'art d'apprêter les aliments, faire monter une sauce ou réussir le bœuf en croûte. Après un bref passage par le buffet de la gare de Spiez, il poursuit son apprentissage au prestigieux Schweizerhof de Bâle, devenant l'un des meilleurs cuisiniers de Suisse. Cet amour gourmand du bien-recevoir, du bien-manger, c'est encore dans le ventre du « Picotin » qu'on le retrouve. La table est toujours mise pour les amis, pour les artistes, gens de passage, les voisins ou les célébrités. C'est une table réputée, simple et généreuse : on y vient pour le partage, pas pour les chichis.

L'histoire aurait pu s'arrêter là. Et Nobs faire une brillante carrière toquée de blanc ici ou ailleurs. Mais il aime sa région, et Raymond Jaussi, alors patron de l'Office du Tourisme de Montreux, lui propose une place de comptable. Il se moque des colonnes de chiffres, mais accepte, voyage à Paris et en Europe, pour faire la promotion touristique pour sa petite ville. Avec toujours au cœur cette passion pour le jazz et le rhythm'n blues qui le singularise. On est en pleine vague yé-yé et voilà un jeune homme qui vendrait son âme pour un vieux Django Reinhardt, une face originale de Duke Ellington, le dernier album d'Aretha Franklin ou de Ray Charles. Parfois, au sein de cette Association des jeunes de Montreux dont il est l'un des fondateurs, il organise des petits concerts. Par ailleurs c'est lui qui amène les Rolling Stones pour la première fois en Suisse. Il rêve, Claude Nobs, il rêve déjà d'une sorte de festival. 11 rêve et le Verseau verra se réaliser le songe.

Un jour des sixties, il débarque à New York, dépêché toujours par l'Office du tourisme. 11 trouve cependant un moment pour changer sa vie en décidant sur Broadway de forcer la porte du boss de l'une des plus grandes compagnies de disques du monde, Atlantic. En ce temps-là, c'est le label favori de Nobs, sur lequel on trouve Aretha et Ray Charles, mais aussi Charles Mingus, Roland Kirk et Wilson Pickett. Et notre homme est alors capable d'identifier en quelques secondes le son de toutes les grandes compagnies : la dynamique de Blue Note, le moelleux de Savoy ou la classe de Contemporary.

Débarquant à l'improviste dans les bureaux d'Atlantic, il demande à voir le directeur. Une secrétaire lui dit que c'est impossible, il dit qu'il vient de loin, de la Suisse. C'est le déclic ; Nesuhi Ertegun, maître des lieux, est intrigué ; ses parents avaient été ambassadeurs de Turquie à Berne. Il reçoit ce jeune Montreusien, les deux hommes sympathisent, Nobs croise Roberta Flack en ressortant du bureau, l'invite à la Rose d'Or de Montreux pour 500 dollars. Quelque temps plus tard, c'est aussi au culot qu'il fera venir pour la première fois Aretha Franklin en Europe. Retournons au « Picotin » : on y a vu ainsi aller et venir l'essentiel des géants de la musique des trente dernières années, Ils sont là comme chez eux, Nobs est l'un des leurs, dans une fraternité qui serait l'addition du respect, du bonheur et de l'admiration.

La suite, à partir de 1967, sera le Festival de Jazz de Montreux. Et dès 1973, Nobs deviendra grâce à Ertegun le directeur de WEA (regroupant les labels Warner, Elektra et Atlantic) pour la Suisse. Alors dans Montreux, tous viendront. Les génies du jazz, Rollins, Quincy ou Ella, Basie ou Miles, mais aussi le rock de Dylan ou de Ten Years After, Zappa ou les Pretenders, Véronique Sanson, Eicher, les griots du rap et les enchanteurs du Brésil, Joao Gilberto, Jobim, Nascimento. Et encore le reggae, Léonard Cohen, le tango- passion de Piazzola, le flamenco déchiré de Camaron, les tambours de l'Afrique et les cordes de l'Orchestre National de Lille. Montreux, pays des mélanges, pays des contrastes, le lac et la montagne, douceur et décibels, notes bleues et fureurs électriques : en dehors de tous les sectarismes, entre superstars et découvertes, improvisations et délires, moments rares ou concerts quelconques, voici grandir le meilleur festival de musiques du monde. C'est ici que se rejoignent Claude le cuisinier et Nobs l'organisateur : dans le touillage des ingrédients, la volonté de réussir un festival comme un menu royal. Dans cette envie d'une mise en place parfaite, le plaisir d'être là et d'y sentir battre depuis trente ans le pouls de la planète Terre.

Revenons une dernière fois au « Picotin ». La musique et les images, la gloire du festival, s'y trouvent conservées, disques, bandes, cassettes ou CDs, dans un bunker discret, genre d'annexe au chalet : ce trésor fabuleux est unique au monde. Et à l'étage, parfois, passe sur un écran quelque moment de magie, dans une sorte de salon high-tech son et lumières. Autrement, le visiteur déambule dans des pièces où l'on a banni les souvenirs ostentatoires et musicaux, les photos d'autrefois ou les récompenses. Nobs préfère le bonheur vivant d'un assemblage hétéroclite d'objets merveilleux, locomotive miniature, dessins d'un ami nommé Miles Davis ou David Bowie, lampes comme jaillies du trésor d'Ali Baba. « Le Picotin », mazot dansant, est l'antre d'une générosité qui s'appelle Nobs. Il n'y accumule que le miracle de son festival : un esprit, ce truc indéfinissable, indispensable qui fait dire qu'un lieu possède une âme. Le lutin, entre un avion et un téléphone, se réfugie parfois à un jet de pierre du "Picotin", dans un mini-chalet de quelques mètres ^ carrés, où il ne garde que de quoi se distraire et roupiller.

Au-dehors il y a la forêt, la montagne, les passions de musiques. Il contemple une vue extraordinaire sur le lac et Montreux constate par une grande fenêtre les nuages qui passent sur les crêtes, émerveillé encore par ce temps qui change sans arrêt. Comme au temps des évasions autrefois, le regard du lutin passe à travers la vitre, rêve d'explorer là-bas encore, une haie de sapins, un monde à essayer. Claude Nobs n'a jamais cessé d'être un enfant.

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Vidéos Ana Morenza
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